Vagabond des mers du globe.

De la peur

J’ai peur la nuit à terre. À la campagne par exemple, si je sort d’une maison près d’un bois, j’ai peur du noir et de la forêt, je ne m’y aventure jamais. Toujours je reste dans le faisceau d’une lumière. J’ai peur de m’y faire manger, d’y mourrir dévorer par une autre âme. Un fou, un chien enragé, une bête avare fille de la société, une ombre pétrie de vice qui se terre au hasard d’un bosquet. La lune est la vicieuse complice de cette peur ancestrale, avec les arbres elle créé ces méandres noyés d’abymes potentiellement porteur du germe bondissant qui pourrait mettre fin à ma vie dans la violence insupportable du cycle de la vie, tué, disloqué, blessé ou abattu pour servir une faim; faim du ventre ou faim de l’esprit? Un meurtrier se cache en chaque bête carnassierre, mais de ces espèces là, le loup, le lion ou l’ours m’inquiètent moins que leurs homologues apprivoisés, le chien et l’homme. Car l’humanité à su supprimer le risque, dans nos pays occidentaux – les seuls que je connaissent à ce jour – de mourrir pour assouvir un appétit sincère, le meurtre pour la subsistance, la mort utile. On ne connaît chez nous que la mort dans la torture et la folie sociale, celle-là me terrifie.

En mer, la nuit, la lune berce mes rêveries. L’onde infatigable et immortelle me cajole tel un enfant dans son berceau voyageant au milieu de cet infini linceul noir et mobile. Je suis déjà mort, et je suis toujours vivant, suspendu entre le présent et l’avenir. Rien n’est joué, mais rien ne vit. Rien de vivant ne peut m’atteindre, les loups de la société, les hommes pervers, les poissons dorment chez eux sous l’abîme et les oiseaux mes courageux compagnons posés sur la surface naviguent sans carapace, ils ont les pattes qui baignent dans le styx. Rien que le destin contre qui se battre, et dans le pire des cas se retrouver face à sois même et à sa volonté de survivre dans cet élément hostile et froid, vingt minutes à lutter avant que la saumure ne commence à conserver ce corp une fois le navire en perdition. Mourrir dans le désert, quelle joie. Se battre avec un dieu avant de pourrir définitivement, quelle idée rassurante. Je n’ai pas peur de la nuit en mer, car elle me réserve une mort certainement douloureuse mais sans recour.

 

[illustration: Ivan Konstantinovich Aivazovsky 1817-1900, A moonlight at sea, huile sur toile, 83 x 135cm, 1885.]

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