Vagabond des mers du globe.

Le Gascogne, l’hiver et Nietzsche

Dimanche 18 Décembre 2016, 5h du matin.

Le traditionnel réveil tire l’équipe d’un sommeil qui, grâce au radiateur électrique branché au ponton, put être défini comme doux. Dehors, la nuit est drapée d’un épais voile de brouillard. Visibilité, 200 mètres , soit du ponton à la balise rouge de l’entrée du port. On est moins fiers qu’avant d’aller se coucher, la mer nous appelle, mais les seuls équipements nous permettant de croiser dans la brume sont une tablette avec une vieille carto piratée et une bonne paire d’yeux. On court plusieurs risques: taper une bouée, croiser un pêcheur, voir croiser un cargo. Rapide petit tour à pied sur la digue éclairée par les affables lampes de la ville, la houle qu’on attendait s’avérait être la bonne: 0,6 mètres , soit très loin des élucubrations foireuses qu’on nous annonçait la veille sur le ponton voisin, c’est déjà ça. Comme le capitaine à été généreux sur l’horaire du départ, on prend une heure pour se mettre d’accord en espérant y voir mieux alors. Dans le brouillard, est-ce sérieux? me soufflait le fantôme du paternel. Finalement, d’un commun accord, on se décide et on se lance. On longe la digue au moteur, déborde le feu rouge. Put put put put.. Le diesel nous éloigne de l’une des rives du Styx. La loupiote rouge disparaît étonnement rapidement derrière nous, nous plongeant dans une solitude pittoresque. De temps en temps un rayon de lune nous donne l’espoir que la purée de poix va se diluer rapidement, de temps en temps seulement. Il fait toujours nuit.

Bouée G1 dans la brume.

On aligne les bouées sur la tablette comme dans un jeu vidéo, et la dite G1 de la passe sud se présente vers 9h20. Nous, sous grand voile et génois, tapons un petit 5 nœuds de moyenne. Peu après, un pêcheur nous double par l’arrière, le brouillard commence à s’éclaircir légèrement. On aura quitté la terre la tête dans les nuages.

Quelques heures passent puis c’est la première frayeur du mousse, une barcasse surgit sur tribord. Que faire, vhf? Se dérouter? Mais il nous fonce dessus! Laisse venir, y répondent pas à la vhf t’fasson.. À toute berzingue, diesel vociférant de toutes ses tripes, le petit navire semble traîner un filet qui parait trop lourd pour lui. L’écume bouillonne derrière lui et quand nous lui passons devant à quelques dizaines de mètres, on s’aperçoit qu’il n’y a personne dans la timonerie; puis, après quelques secondes, par un hublot du flanc, parut la tête du pêcheur en salopette cirée jaune. Et lui de nous saluer sous sa barbe d’un air qui nous apparut franchement moqueur.

Là commence le récit du vide temporel, car en mer, quand il n’y a rien à faire, on ne fait pas grand-chose. Il fait bon au soleil même sous les nuages et c’est le pilote automatique qui barre. Clément assemble et met à la traîne une ligne de pêche. Grand largue, voile en ciseau, le bateau avance avec conviction en direction du sud ouest. Alors, à un moment où l’ennuis se faisait trop prégnant, du fond de son sac, le mousse sort un bouquin , « Ainsi parlait Zarathoustra ». Providence faite exprès. Mon compagnon de mer n’aurait pu trouver plus pertinent à lire ici, à cet instant de notre existence. Du Nietzsche, on lit à haute voix un passage et je crois découvrir ce qui me manquait depuis un moment, une saine nourriture de l’esprit. Alors qu’après une dizaine d’heures de navigation dans l’atlantique l’oisiveté et la solitude commençaient à jeter sur nous le voile trouble du doute à l’égard des raisons qui nous lançait dans une telle aventure, le philosophe et sa complexe notion d’Übermensch – surhomme – que j’ai de suite envisagé d’inspiration védique, faisait un étonnant écho à notre quête d’absolu et lui donnait par la même un nom; Zarathoustra pourrait être le dictionnaire dans lequel je trouverais pendant les prochains milles des réponses aux questionnements existentiels qui se poseraient à nous.

Mais n’allait pas croire que nous sommes des intellos. En tout cas certainement pas le capitaine, lu une demi heure à haute voix, le livre fut rangé. Le mousse le finit dans les jours qui suivirent la traversée. Je n’y touchait qu’une fois sa lecture accomplie. Comme des musiciens, nous avancions dans cette littérature à l’oreille, avec toutes la sensibilité, la désinvolture et l’illettrisme des mauvais élèves que nous fûmes; l’intelligence du cœur. Dit subtilement : avec la bite et le couteau.

Puis vint la nuit et le froid – 10 degrés chargés d’humidité agités par le vent, nos huit heures de jours révolus, nous entamions 16h de veille. Chez tous les mammifère la tombée du jour fait planer une sensation de malaise qu’on oublie en société car on trouve un moyen de ne pas y penser. La on la vivait pleinement. Heureusement les ténèbres venaient, rassurantes et surréalistes. Le pilote automatique marchait encore et c’est à l’abri tout relatif de la bulle de quart que nous effectuons une partie de nos quart successifs. Plancton fluorescent, dauphins, bombes lumineuses, missiles sous la surface noire, dense et visqueuse de la mer. Cette beauté occulte paraisonnait presque à faire oublier la raideur de la performance, la fatigue, le froid. Alternativement avec Clément, on tient bon en repoussant nos limites définies à terre à l’abri du confort bourgeois d’une ville et de notre feintise de nantis bobos.

À l’aube le pilote nous lâche; j’ai du mal à me souvenir de la seconde journée de navigation, le lundi. On se relaie à la barre, engourdis, on dort, on mange ce qu’on peut sans grande conviction. On guette la météo, on se demande si on va passer. Il y a du vent et la mer est hachée depuis le début, ça bourlingue. On mange du maquereau en boîte. Viens la nuit suivante, pareille à la précédente. On regrette que le jour soit si bref.

Le mardi, le vent change de direction, d’est-nord-est, il prend du sud. La mer monte mais reste croisée, des grains éparses se forment, les nuages sont bas. Notre créneau de trois jours et demis se raccourcis nous fermant le passage du cap Finistère. A un moment on croit voir la terre derrière l’horizon, puis elle disparaît. On a fait trop de sud pour éviter de se retrouver sur la fausse panne ou en ciseau la nuit, si on avait tiré plein ouest dès le départ il y aurait eu moyen de négocier une approche et un passage au près-serré sans tirer de bords. Le vent tourne à nouveau et s’annonce sud-ouest. Je décide de nous mettre à l’abri à la côte. Je descend à la table à carte et envisage plusieurs options: rebrousser chemin et se rabattre sur Gijón avec un vent favorable mais risquer de rester coincés dans cette ville immonde pendant plusieurs mois, soit tirer des bords pour se rapprocher au maximum de la Corogne et du cap. Un bled attire l’attention de ce qu’il reste à ce moment de mon cerveau engourdis, Viveiro. Ce nom me disait un truc, on m’en avait parlé je crois. Je regarde la carte en détail, approche large et claire, sans embûches. Entrée facile même si le temps venait à forcir. Providence. Il faut savoir suivre les voies du hasard car elles ne sont jamais disposées sur notre route par inadvertance. On commence à tirer notre premier bord avant le coucher du soleil. À la barre jusqu’à quatre heure du matin, exténué je décide d’allumer le moteur et de faire un bord au moteur contre le vent, le mousse prend le relais dans le cockpit. Au petit matin, vers 9 heure le moteur cale et ne repart pas. On reprend les bords à la voile qui s’avèrent plus rapides. La terre est visible, l’objectif aussi. Il nous faudra encore dix heures à tirer des bords pour entrer dans la ría de Viveiro, sans moteur et sans carte, entrer dans le port en tirant bord sur bord pour finalement mouiller devant la plage principale.

Nous venions de parcourir 330 milles depuis Royan en 90 heures à la vitesse moyenne de 3,5 nœuds. En botte et ciré, encore engourdis, nous gonflions l’annexe pneumatique et mettions le petit moteur hors bord en service pour franchir les 300 mètres qui nous séparaient des pontons de pêche, de l’accès à la terre ferme, à la société et ses bars, douce promesse d’une biture mémorable.

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